Ce que dans un livre on appelle « avertissement »

Et nous voyons maintenant que l’abîme de l’histoire est assez grand pour tout le monde.

 

Il y a un siècle que Paul Valéry analysait ce qui restait de l’Europe après la première guerre mondiale ; constatant la mortalité des civilisations, il remuait les cendres de la nôtre pour tenter d’y retrouver les étincelles vives de son génie. Cent ans après, nous voyons l’abîme toujours plus grand sur lequel le fil de l’histoire nous suspend, et quand à son époque Valéry interrogeait la profondeur et la gravité de la crise de l’esprit, nous autres, du vingt et unième siècle, nous savons maintenant que le temps dans lequel nous existons est critique de part en part, dans sa constitution même, et menace le monde entier, la planète, d’effondrements dont l’interdépendance risque de nous plonger tous et tout dans un chaos irréversible; ce en quoi notre situation diffère dorénavant du réveil de la conscience abasourdie par la « grande guerre » qui écrit les deux Lettres de La crise de l’esprit. Car une crise, si aiguisée et douloureuse soit-elle, définit une césure et ouvre à un après : plus rien n’y sera comme avant, certes, mais un après est un futur. La menace qui pèse sur notre présent quotidien est la possibilité de l’absence du futur. Il ne s’agit pas là de visions d’un esprit pessimiste mais de la réalité du risque d’un effondrement planétaire et systémique défini par les experts des multiples autorités scientifiques, militaires, financières des différentes institutions internationales au moins depuis le Club de Rome en mille neuf cent soixante-huit. Il y a cependant deux niveaux à distinguer dans ce terrible état des lieux : la menace d’effondrement global du système planétaire d’une part, et l’ombre destructrice généralisée portée par la présence double – pacifique et militaire – du nucléaire.

L’effondrement de l’organisation mondiale est en route, et nous avec, dans la continuité des bouleversements écologiques prévus par les rapports du GIEC mais survenant avec une accélération exponentielle prenant de court prospecteurs et scientifiques; de la régulière et sûre fonte des glaces, la silencieuse et déchirante disparition des espèces à la spectaculaire intensification de la violence cataclysmique, la nature agonise et l’homme la suivra dans toutes les conséquences humaines tragiques de cette indéfectible solidarité entre écologie et économie: écroulements en série, économiques, boursiers, politiques, catastrophes humanitaires, comme on dit, dont la migration des populations est déjà le quotidien de l’actualité; la fragilité de la démocratie et de la liberté, le fossé croissant entre la pauvreté ou plutôt la misère et la richesse, les guerres exterminatrices sous diverses formes ici et ailleurs, etc…, écocides, ethnocides et génocides sont inséparables, ce n’est pas le lieu de développer ici ce tableau du présent que chacun connaît.

Ce cours effroyable du monde a lieu à l’intérieur de l’horizon qui y ouvre, celui du nucléaire : de « l’atome pacifique » à la guerre nucléaire dont la menace s’intensifie tout récemment au-dessus de la tête de l’humanité par les joutes d’intimidation de deux grandes puissances ennemies, nous vivons inexorablement dans l’ère de l’atome. Un arsenal nucléaire est en réserve, les « essais » de certains pays se multiplient, les stocks sont disponibles qui permettent d’anéantir en quelques secondes la totalité de la vie sur notre terre. Tel est le lieu de nos activités quotidiennes mais aussi futures puisque cet armement est par définition indestructible. Tel est le temps du monde désormais : nouveau dans l’histoire humaine et définitif, le dernier temps possible, le temps de la fin.

Il ne faut toutefois pas se méprendre : nulle imagination apocalyptique n’habite ces réflexions, le temps de la fin n’est pas la fin du temps. Qui écrit table évidemment sur l’avenir, avenir auquel ce livre souhaiterait contribuer, si peu que ce soit, espérant encourager chacun à honorer la responsabilité qui nous définit tous dans notre devoir d’œuvrer pour le meilleur. Il y a quelques années, à la charnière du vingtième et du vingt-et-unième siècle, Hans Jonas déclarait dans son éthique du futur : À la différence de toute autre science, la philosophie répond depuis les temps les plus anciens à l’idée que son service forme non seulement le savoir de ses serviteurs, mais aussi leur comportement, et cela au sens du Bien, qui intéresse tant le savoir.

« Figures d’un Monde en Sursis », Claude Molzino (philosophe), Matthias Koch (photographe)