(un) dialogue entre philosophie et photographies du temps présent

Figures d'un Monde en Sursis

Regardons le monde, le nôtre, tel qu’il est, en face, sans complaisance ni hostilité, et essayons de comprendre où nous en sommes. C’est ce que propose cet essai construit en dialogues : entre l’œil et l’esprit d’abord, car philosophie et photographies s’éclairent réciproquement pour élaborer une compréhension de ce monde dont nul ne peut ignorer l’inquiétante fragilité : nous tenons entre le risque d’effondrement du système planétaire et la présence irréversible du nucléaire. Il s’agit de penser ce temps de la fin pour éviter la fin du temps. C’est paradoxalement un pas de côté qui permet ce regard frontal : le décalage du regard photographique rejoint ici la marginalité philosophique ; les deux conjuguent émerveillement devant la vie et questionnement de son sens, convergeant vers le même engagement éthique pour l’avenir.

Dialogue également entre hier et aujourd’hui, car si ces images donnent aux analyses menées ici une vision incarnée du présent, la conversation avec des penseurs contemporains ou anciens – de Saint-Paul à Günther Anders – pour les interpréter veut honorer l’actualité toujours vivante de toute vraie philosophie.

Figures d'un Monde en Sursis - Claude Molzino, Matthias Koch
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Et nous voyons maintenant que l’abîme de l’histoire est assez grand pour tout le monde.

Il y a un siècle que Paul Valéry analysait ce qui restait de l’Europe après la première guerre mondiale ; constatant la mortalité des civilisations, il remuait les cendres de la nôtre pour tenter d’y retrouver les étincelles vives de son génie. Cent ans après, nous voyons l’abîme toujours plus grand sur lequel le fil de l’histoire nous suspend, et quand à son époque Valéry interrogeait la profondeur et la gravité de la crise de l’esprit, nous autres, du vingt et unième siècle, nous savons maintenant que le temps dans lequel nous existons est critique de part en part, dans sa constitution même, et menace le monde entier, la planète, d’effondrements dont l’interdépendance risque de nous plonger tous et tout dans un chaos irréversible ; ce en quoi notre situation diffère dorénavant du réveil de la conscience abasourdie par la « grande guerre » qui écrit les deux Lettres de La crise de l’esprit.

Figures d'un Monde en Sursis - Claude Molzino, Matthias Koch

On pense aux images qui parviennent de Pripyat et de Tchernobyl trente ans après …

…l’on sait les centaines d’années qu’il faut pour qu’une zone contaminée puisse redevenir vivable, et ce lointain “comme avant” semblant dorénavant sinon interdit du moins peu crédible, c’est à de l’irréversible que nous nous trouvons confrontés. Curieusement les bâtiments à l’abandon se ressemblent, qu’ils aient été terminés ou pas ; l’inhabitation les transit du même intense délaissement, comme d’une déréliction continuée qui montre un présent sans avenir car personne ne reprendra le chantier figé à jamais et cette carcasse de bâtiment n’aura donc pas non plus de passé, d’histoire faute d’être parvenue à terme : image immobile suspendue dans un non-présent où ne reste que ce qui n’a pas été, vacuité de ce temps sans fin de la fin. Dans les zones irradiées, aucune descendance n’est envisageable, le présent se referme sur lui-même dans son inexorable stérilité, sa fausse éternité. »

Figures d'un Monde en Sursis - Claude Molzino, Matthias Koch

L’ange dénonce par son seul comportement et sans volonté affichée ou militante, l’insuffisance de l’extériorité, de toute extériorité, dans la vie comme dans l’art;

… il oppose à la dispersion mondaine la concentration pensante ; ainsi s’affirme-t-il dans cette scène, comme le révélateur et le guide pour appréhender toutes les photos de notre recueil : il nous faut les lire et non les regarder, entrer dans le sens qu’elles signifient et non les apprécier selon l’esthétique au sens doxique, avec sa constitutive limitation épidermique (des goûts et des couleurs). L’image construite dans cette photographie se révèle alors comme symbole de toutes les autres ici présentées, et ce doublement : car outre qu’elle nous permet de comprendre l’exigence d’une vision herméneutique et non immédiate, elle nous offre aussi de voir qu’il y va, dans l’apparente capacité et facilité des photographies à retenir dans leur fixité un instant évanoui, de leur exact contraire : elles manifestent que notre présence est continûment hantée par sa propre disparition, essentiellement habitée par son absence ; mais l’on comprend ici aussi qu’il existe une forme insidieuse d’absence au sein même de la vie et dont notre inattention au présent est la cause. »

Claude Molzino, philosophe, agrégée et docteur en philosophie, vit et enseigne à Paris. Auteur notamment de La vérité en musique et Mémoire de l’ombre.

Matthias Koch est né en 1964 et originaire de l’Allemagne du Sud. Il a vécu et travaillé au Chili, au Venezuela, au Mexique et en France où il est installé aujourd’hui.

La recension de Stéphane Leteuré du livre « Figures d’un Monde en Sursis » sur le site nonfiction.fr .

 

Figures d'un monde en Sursis - Claude Molzino et Matthias Koch


Figures d’un monde en sursis se donne pour mission de mettre en relation les photographies de Matthias Koch et l’analyse philosophique qu’en fournit Claude Molzino . Ce « temps du présent » perçu par l’œil du photographe se pense en réalité comme un ensemble de clichés sur le « temps de la fin » que pourrait être notre époque. À la nucléarisation du monde, et au risque qu’elle représente pour le genre humain, s’ajoute une surexploitation de la planète qui font peser sur le monde du vivant une menace sans précédent.

Après avoir posé une réflexion sur les spécificités de l’art photographique, sur l’intérêt du « noir et blanc » et sur le rapport de la photographie au temps et au réel, Claude Molzino recourt principalement aux thèses de Roland Barthes, de Martin Heidegger et de Günther Anders pour démontrer l’utilité de l’art photographique. Sous la plume de la philosophe, ce dernier apparaît judicieusement comme un révélateur pour l’homme de son sursis, autrement dit comme un moyen de l’alerter sur sa responsabilité dans sa propre disparition. Aux risques de la dévastation et de l’annihilation, par delà l’épisode historique d’Hiroshima présenté comme le prélude de cette nouvelle « ère de l’humanicide », jamais selon Claude Molzino « l’être [n’a autant été] sous la menace du non être ».

Dès lors, les photographies de Matthias Koch, sous-tendues par leur éclairage philosophique, réveillent les consciences, voire la conscience du caractère caduque de l’humanité désormais confrontée à l’enjeu de sa survie. Claude Molzino nous rappelle que cette « inquiétante étrangeté » soulignée par le cliché photographique et qui en leur temps, interpella Marcel Proust (qui y voyait la marque de l’absence) et Roland Barthes (qui y associait la mort) devient chez Matthias Koch une révélation : celle de notre vulnérabilité et de l’incertitude sur notre avenir proche.

Les instantanés produits par le photographe allemand soulignent le « désenchantement du monde » et la nécessité à en témoigner de manière à ce que l’espèce humaine sorte de la somnolence inhérente à son quotidien. Qu’ils déplorent, qu’ils ironisent ou bien qu’ils alarment, les clichés de Matthias Koch témoignent de la fin de l’illusion, de cette sortie de l’innocence et de la naïveté coupable. L’enjeu de cette vision de notre présent et, de surcroît, de notre avenir, n’est pas de tomber dans un pessimisme sombre et aporétique qui nous considérerait d’ores et déjà comme condamnés à subir notre propre apocalypse. Bien au contraire, interpeller le lecteur-spectateur sur la portée philosophique des photographies apparaît comme un moyen d’agir, comme une possibilité d’éviter le pire et d’inverser le cours des choses. Il n’y a d’ombre qu’engendrée par la lumière.

Après une réflexion philosophique d’une trentaine de pages, le livre présente 27 reproductions photographiques accompagnées chacune d’un commentaire affuté où Claude Molzino mobilise nombre d’auteurs et de références philosophiques et littéraires allant de la Bible à René Char, de Saint-Augustin à Svetlana Alexievitch, comme autant d’invitations à poursuivre la réflexion. Ce cheminement intellectuel conduit en dernière étape à un « seuil » figuré par le porche d’une église médiévale située au milieu de nulle part mais qui aide le lecteur à comprendre le sens de l’itinéraire suivi de page en page.

La démarche de Claude Molzino s’apparente enfin à un hommage à la philosophie des temps passés considérée comme un moyen de comprendre et d’agir sur notre présent. D’un parking de supermarché de la banlieue parisienne à la vue aérienne d’un quartier de Mexico, d’une skyline nocturne de Hong-Kong à la ruralité du Yucatan, les photographies de Matthias Koch se font parfois l’écho de l’histoire allemande mais couvrent une géographie qui démontre à quel point ce qui est observable à l’échelle locale se trouve désormais lié à un destin global.

Nous renvoyons le lecteur au site de Matthias Koch où il est possible d’acquérir des tirages sur papier de ses œuvres ainsi que son recueil Unheimlichkeit.

Figures d’un Monde en Sursis

 

Figures d'un Monde en Sursis - Claude Molzino, Matthias Koch

 

Un dialogue entre philosophie et photographies du temps présent
Claude Molzino
Photographies de Matthias Koch
Ouverture Philosophique – Esthétique
BEAUX ARTS CINÉMA, PHOTOGRAPHIE PHILOSOPHIE